Le dynamisme des économies asiatiques repose pour beaucoup sur la cohabitation de deux types d’économie : la première de nature familiale irrigue des réseaux nationaux ; la seconde soutenue par l’État s’impose sur la scène internationale. Chacune avec ses règles.

 

 

 

Ce que l’on qualifie un peu vite de « miracle asiatique » pour désigner l’émergence des économies d’Asie au cours des quarante dernières années, pourrait inspirer ceux qui, en France ou ailleurs, cherchent à relancer un flux monétaire susceptible de faire repartir l’activité. Face à une consommation atone, la paupérisation de la classe moyenne, la morosité ambiante et la panne d’imagination des décideurs politiques, la solution passe inévitablement par l’implication directe des entreprises dans leur environnement de proximité.

Tout un champ d’interventions reste encore largement inexploré, notamment à travers le mécénat. Les grands groupes y recourent, essentiellement dans le cadre de l’optimisation fiscale de leurs résultats. Peu l’utilisent pour renforcer l’esprit d’entreprise ou se développer à la périphérie de leur cœur de métier, pas simplement en aidant le club de sport le plus proche mais en se positionnant comme un véritable acteur socio-économique. Pourtant, qui en dehors des entreprises encore épargnées par la logique financière, pourraient injecter des liquidités dans l’économie ? Les diasporas chinoises (et par-delà indochinoises) ont – toutes et depuis toujours – intégré ce paramètre et développé leurs activités indépendamment des banques (qui n’existaient pas) et des pouvoirs politiques (farouchement opposés à l’initiative individuelle), utilisant les arcanes de solidarités familiales, villageoises ou ethniques. Que cette expansion se soit faite à l’ombre de puissantes triades, en relation étroite avec les autorités, ne change rien au succès des affaires. La cohabitation de plusieurs approches économiques n’est pourtant pas exceptionnelle et a même largement contribué aux succès asiatiques, que ce soit aux Philippines où les milliards de dollars injectés chaque année par les Balikbayans (les émigrés) financent des millions de micro-entreprises ou encore en Corée.

 

 

Proximité et liberté d’entreprendre en Corée du Sud

 

 

La Corée (du Sud) a cette singularité d’être le seul pays continental condamné depuis la partition de la péninsule, en 1953, à vivre au rythme insulaire : il est impossible d’y pénétrer par voie terrestre. Ce petit pays – parce qu’il avait une revanche à prendre aussi sur ses deux puissants voisins, la Chine et le Japon – s’est fait fort de prouver au reste du monde que l’étroitesse de son territoire (20% de la surface de la France) et la taille de son marché (une cinquantaine de millions d’habitants) ne constituaient pas des handicaps, au contraire. La Corée du Sud n’est pas un modèle en soi, certes ; elle enregistre l’un des taux de suicide les plus impressionnants au monde. Il n’empêche : en l’espace d’un demi-siècle, ce pays parmi les plus pauvres de la planète s’est hissé dans le peloton de tête des pays industrialisés. À partir des années soixante, sous la férule du général Park Chung-hee, les dirigeants coréens ne se sont pas contentés de favoriser l’émergence des redoutables chaebols (conglomérats). Ils ont manœuvré habilement trois leviers : la liberté d’entreprendre ; les liens de proximité ; l’identité nationale.
Il faut sortir des grandes métropoles productrices de misère et de frustrations pour mesurer l’impact de cette stratégie keynésienne : pas un lopin de terre en friche ; une pluriactivité valorisée autour de la production agricole et du commerce (vente directe ou restauration) ; une économie de type « familial » qui n’est pas une simple économie de « subsistance », mais permet d’adapter son investissement à la cible choisie sans être bloqué par le choix d’une norme exclusive. En clair, le commerce lié à l’alimentation – seule activité indispensable à l’homme – assure le flux monétaire de base. Les effets de cette politique sont partout visibles : pas un village qui n’ait son marché quotidien (ouvert du matin au soir), ses restaurants, ses bars, ses hôtels, ses commerces…; les villes, petites ou moyennes, ne dépendent pas des grandes ; la concurrence naturelle régule les prix, contient l’inflation et explique que, malgré un niveau de développement que beaucoup lui envient, la Corée du Sud reste un pays abordable. La population locale privilégie tout aussi naturellement les marques coréennes ; le pays produit tout ce dont il a besoin, jusqu’aux lames de rasoirs, et a su préserver des industries essentielles comme la sidérurgie et le textile ; les exportations des chaebols ne compensent pas des pertes sur le marché intérieur, elles viennent en plus. Ce qui permet aux marques coréennes, contrairement à leurs concurrentes occidentales et japonaises, de proposer sur leur marché de base leurs produits à un prix moindre que sur le marché mondial où elles s’alignent pour un meilleur profit. Plus fort : Chinois, Malaisiens et Indonésiens viennent en masse s’habiller et faire leurs emplettes à Séoul, et pas simplement pour les soldes. Certaines villes et provinces n’hésitent pas à affréter des bus gratuits, en fin de semaine sauf en hiver, pour valoriser leur patrimoine environnemental et urbain auprès des étrangers, majoritairement asiatiques. Un investissement dérisoire au regard des dépenses de ces visiteurs. Les Coréens font preuve d’une remarquable capacité d’adaptation et ne perdent jamais de vue ce principe fort simple : dès qu’il cesse de circuler, l’argent perd de sa valeur.

 

 

Les Philippines : entre culture féodale et ouverture

 

 

À l’opposé de la Corée, dans un pays beaucoup plus contrasté comme les Philippines, corruption et clientélisme ont commencé par ruiner pour un demi-siècle tous les espoirs de développement de ce pays, pourtant le plus avancé de la région à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ici, la concentration des richesses économiques et du pouvoir politique entre les mains d’une poignée de familles, a nourri la rébellion tenace d’une population asservie par les colons espagnols, puis par les occupants américains et enfin par ses propres dirigeants. Paradoxalement, le deal « pétrole contre main-d’œuvre » conclu par Marcos avec les pays du Golfe, après le choc pétrolier du milieu des années 70, a ébranlé les fondations féodales de la société philippine. L’émigration devient dès lors une porte de sortie de la misère dans laquelle le vieux dictateur et ses « cronies » a plongé le pays. Les bataillons d’esclaves ne tardent pas à s’organiser, à mutualiser leurs maigres économies et à les transférer au pays en contournant les banques, moins pour échapper à leurs commissions qu’au système qu’elles représentent. Au pire de la période d’instabilité (les années 80), il est admis qu’un tiers seulement des transferts des émigrés transitait par le coffre des banques. Un second tiers revenait aux Philippines dans les poches de ceux qui rentraient pour les fêtes, à Noël. Des « passeurs » s’occupaient du reste, prélevant des commissions qui ont atteint les 15% en 1989-1990 lorsque le Colonel Honasan, alias Gringo, mis à mal le régime de Cory Aquino par ses tentatives de coups d’Etat.
Vingt ans après la chute du couple Marcos (1986), la diaspora philippine injectait plus de 10 milliards USD dans l’économie philippine – quatre fois le résultat opérationnel des brasseries San Miguel, l’un des plus gros groupes de l’archipel – s’imposant, de loin, comme la première source en devises du pays. Un trésor que les banques nationales disputent depuis aux trafiquants de main d’œuvre, en proposant des plans « éducation » (pour la scolarité des enfants restés au pays), des plans « santé » (pour couvrir les dépenses de santé de la famille au village)… Ce juteux business a fait perdre la raison à certaines d’entre elles, au point que les autorités françaises leur ont retiré leur licence offshore pour le plus grand bénéfice de La Poste qui venait de conclure un partenariat avec Western Union. Mais les banques philippines en Europe n’ont jamais capté qu’une petite partie de ce flux. Les réseaux mafieux derrière le trafic de main d’œuvre (90 % des travailleurs philippins en France sont en situation irrégulière) ont assuré la pérennité de leurs affaires. Si un acompte sur le prix du passage (plusieurs milliers de dollars, comprenant le visa, le transport et la garantie d’un emploi dans les beaux quartiers de Paris ou sur la côte d’Azur) est payé avant le départ (autour du tiers du contrat, souvent), le solde est perçu mensuellement sur le salaire. Excellent moyen de fidéliser sa clientèle. L’argent, placé sur des comptes discrets, au Luxembourg, sur l’île de Man ou ailleurs, réapparaît – sûrement mélangé au produit d’autres trafics – à l’occasion d’opérations on ne peut plus régulières dans l’immobilier ou l’industrie (affaire Auguste Cyprien, en France par exemple, au début des années 2000) avant de repartir par virement vers les Philippines avec la bénédiction des autorités bancaires.
Si, dans les années soixante-dix, Manille se délestait d’un excédent de ruraux désœuvrés auprès des dragons voisins et des émirs du Golfe persique, l’hémorragie a vite gagné les enseignants, les comptables, le personnel médical… au risque de priver les Philippines de professionnels dont elle a dramatiquement besoin. Au cours de son mandat présidentiel (1992-1998), le général Ramos, à défaut de réussir à retenir ses compatriotes, sera au moins parvenu à restaurer le minimum de confiance et de stabilité nécessaires à l’intégration de l’économie informelle dans l’activité officielle.
Même si le foncier demeure le socle des grandes fortunes locales, les Philippines ont su, ces vingt dernières années, faire cohabiter une économie enracinée dans une culture féodale avec une activité de petite envergure. Les transferts des émigrés financent là une porcherie, ici un bateau de pêche ou un jeepney (petit bus) sur lesquels vit le clan, L’équilibre entre les deux économies a permis à l’archipel de rompre avec le marasme endémique qui le caractérisait depuis le milieu des années soixante et même d’afficher, depuis plusieurs années, une croissance comparable à celle de la Chine !

 

Les sociétés humaines sont, dans leur essence, des lieux d’échanges dont le commerce n’est que l’avatar monnayé. L’entreprise ne peut pas se replier sur elle-même sans risquer de s’étouffer. Elle a en permanence besoin d’air frais, de sang neuf. L’emploi lui a paru une solution préférable aux métiers ; elle n’a pas fini de mesurer le coût de ce glissement sémantique ni d’en payer le prix. La « crise » dont on nous rebat les oreilles depuis huit ans offre une opportunité pour réinventer le travail en réinventant l’entreprise sur de nouvelles valeurs.

 

 

 

Marc Mangin

 

 

Anthropologue de formation, journaliste et consultant indépendant, spécialiste des économies asiatiques et plus particulièrement de la Chine, des Philippines et de la Corée.

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