Dans un monde de l’entreprise où les cartes se redistribuent à l’aulne des progressions technologiques, de nouvelles compétences émergentes, d’une recherche d’horizontalité dans la prise de décisions au sein des organisations, la mise en avant de la formation en situation de travail (F.E.S.T.) participe à une évolution générale, observée dans de nombreux domaines, celle de l’effacement ou du déplacement de frontières traditionnelles, déjà longuement commentées entre, par exemple, la sphère privée et la sphère professionnelle, la formation continue et la formation initiale, la part d’intime et de public dans l’usage des réseaux sociaux, etc.

L’objet de ce papier n’est pas d’étudier le déplacement de ces frontières mais de voir en quoi la formation en situation de travail (F.E.S.T.) dessine le déplacement d’une autre frontière, entre l’entreprise et l’école. Ce dispositif marque le retour de « l’école » (ingénierie pédagogique de l’éducation) dans l’entreprise. La FEST est un acte de formation individuelle au plus proche des situations de travail, normé et accompagné, renouant avec une tradition, celle du compagnonnage.

L’origine étymologique du mot compagnon vient du latin populaire companionem, proprement, « celui qui partage le pain avec un autre », de cum, « avec », et panis, « pain ». Dans la FEST, il s’agit de partager des compétences avec un autre ou des autres, c’est-à-dire faire le lien entre des savoirs techniques théoriques et leurs mises en action au cours de situations de travail.

Cette actualisation par la FEST du compagnonnage, sous une forme autre que celle traditionnelle qui perdure[1], requiert l’introduction de pratiques pédagogiques, spécifiques au champ de l’éducation, (référentiel pédagogique, séquençage, progression pédagogique, etc.) moins usuels dans celui de l’entreprise, pour réaliser la construction d’un parcours.

Le dispositif se rapproche du compagnonnage car elle requiert la désignation d’un formateur sur le poste de travail (F.S.P.T.) reconnu pour ses qualités professionnelles incontestables dans le domaine choisi. Le goût de la transmission est l’autre composante dans le choix du FSPT.

A partir de l’analyse de l’activité visée, il s’agit de découper l’apprentissage de l’individu en une série de séquences qui combinent, à la fois, des apports de connaissances (machines, outils, méthodes, processus, etc.) et une formation pratique en situation, relevant du poste de travail sur un processus dont il a ou aura la charge, et des retours sur expérience de ce qui a été vu.

Par exemple, dès les années 90, dans une entreprise du secteur industriel du semi-conducteur, un opérateur ne pouvait pas travailler sur une ligne de production tant que sa certification (interne) n’était pas obtenue. Le niveau de performance vis-à-vis des clients l’exigeait. L’entreprise avait alors une performance de 4 ppm (4 pièces défectueuses par million de pièces fabriquées). Son dispositif FEST, avant la lettre, en était un des ingrédients clés.

La certification relève, dans ce cadre, d’un parcours de formation formalisé, écrit, « auditable », intégrant une progression pédagogique avec un nombre de séquences, établies au moment de la phase d’analyse. Chaque séquence mêle, à la fois, l’évaluation des apports théoriques et les examens de modes opératoires en situations de travail[2]. Elle marque une étape-clé nécessaire dans la progression. Chacune a une durée définie préalablement. Un score finalise le passage réussi ou pas de l’individu.

Quand la totalisation des scores de l’ensemble des séquences est supérieure au score prédéfini, par étalonnage réalisé sur la population des opérateurs maitrisant le poste, alors la certification (interne) était attribuée et ouvrait accès pour l’individu à son poste de travail.

Il est possible de résumer les composantes que demande une FEST pour une mise en place effective :

  • D’une part, dans la FEST, il y a un travail précis et long d’analyse préalable pour découper l’activité d’un poste de travail en un référentiel pédagogique divisible en séquences de formation basées sur des apports théoriques et des apports pratiques, et un retour d’expérience sur la séquence vécue. Le tout est conçu pour rendre optimale l’autonomie de l’individu au poste de travail en respectant les normes d’hygiène, de sécurité, d’environnement, de qualité, etc., internes à l’entreprise.
  • D’autre part, il y a le choix des formateurs dont les qualités, à la fois, professionnelles et pédagogiques sont admis de tous. Ces formateurs étaient, dans l’exemple de l’entreprise du semi-conducteur, devenus permanents, sortis de leur zone de production pour une période minimale de 2 ans.
  • Le fait d’intégrer la FEST dans les plannings d’activités de production (produit/service) pour en faire un dispositif central de gestion des compétences au quotidien est un engagement de l’entreprise.
  • Enfin, en soi, la FEST est un dispositif formalisé, « auditable » où chaque étape de la progression pédagogique est documentée. L’évaluation de l’individu est faite séquence par séquence en suivant pas à pas le parcours qu’il a suivi, encapsulant apports théoriques requis et mises en action lors de situation pratiques.

Il est trop tôt pour savoir quels effets la FEST pourra avoir dans les entreprises. Au-delà de l’effet constaté à partir de nombreuses actions de certifications (externes) sur l’attachement des individus à l’entreprise et à leur engagement, il sera intéressant d’observer si ce dispositif aura à terme, si son appropriation est massive, une implication sur l’émergence et la structuration de nouvelles identités au travail.

 

Lionel PRUD’HOMME

 

[1] Dans la tradition du compagnonnage, il y a une dimension humaine et philosophique fortement ancrée qui accompagne la formation du compagnon.

[2] Cette description montre que l’examen est le reflet des pratiques pédagogiques à mettre en place lors de la phase de formation, l’examen étant l’exact reflet de ce qui a été mis en place durant cette phase. Le questionnaire à choix multiple sur les apports théoriques était, par exemple, donné oralement pour circonscrire une possible discrimination par l’écrit du fait de niveaux hétérogènes de sa maitrise.

 

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