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samedi 25 septembre 2021

Les DRH co-créateurs de la nouvelle entreprise?

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Au rythme de mutation du virus Covid-19, nous vivons depuis le printemps dernier une « mutation » accélérée de notre société et de nos modèles économiques. Des changements en profondeur sont provoqués par plusieurs facteurs : les innovations technologiques, les changements climatiques, l’évolution démographique et cette crise sanitaire mondiale inédite.
Aujourd’hui, nous devons tout repenser, et personne ne connaît vraiment la meilleure direction à prendre. Les gouvernements et le monde économique sont pris de court par ce travail titanesque de rebâtir une nouvelle société sur des bases plus solides, plus pérennes et plus saines. Les entreprises sont à l’heure actuelle piégées dans une sur-adaptation permanente, afin de survivre dans le contexte économique complexe généré par cette crise sanitaire planétaire sans précédent et hors de contrôle. Les différents gouvernements ont-ils le recul nécessaire pour réfléchir à l’après ? Or il est grand temps d’y penser et les entreprises ont elles aussi un rôle « politique » à jouer.
En Chinois le mot crise est « Wēi jī » ; il se compose de deux caractères signifiant danger et opportunité* : 危 wēi et 机 jī qui signifie moment décisif ». La crise est donc surtout le moment décisif dangereux, quand tout risque de basculer du bon ou du mauvais côté. Après le Moyen-Âge, la Renaissance, la Révolution industrielle, nous entrons dans l’ère du « post-capitalisme » pour reprendre l’expression de l’expert en management Peter Drucker. La ressource essentielle serait désormais « le Savoir » !
Aujourd’hui tout est à reconstruire et nous devons nous saisir de cette opportunité pour bâtir de nouveaux modèles de société et donc un nouvel environnement économique et social. Lors du dernier Forum de Davos en janvier dernier, son président Klaus Schwab a proposé «The Great Reset » ou « grande réinitialisation ». Il prône « un système fonctionnel de coopération mondiale intelligente ». Les entreprises doivent profiter de cette conjoncture pour repenser leur organisation dans des logiques plus communautaires, systémiques, holistiques et inclusives.

Déficit de notoriété et manque de vision

La gestion actuelle de la crise sanitaire montre bien une crise de nombreuses institutions en déficit de notoriété et en manque de prospective sur les grands enjeux. La crise sanitaire, révélatrice d’une crise économique d’un système à bout, pointe les défaillances d’une politique mondiale réduite à une gestion économique au jour le jour en quête de croissance. Les villes sont polluées, les sols dévitalisés avec une disparition de la biodiversité à cause d’une agriculture industrielle abusive, les changements climatiques préoccupants. Donc où se situe l’essentiel aujourd’hui ? D’aucuns parlent de « décroissance contrainte », mais non voulue par la plupart des gouvernements et des entreprises, car elle mettrait à mal les économies basées sur la croissance de la consommation. Or la réalité montre chaque jour que nous avons atteint un point de retour dans un système où les ressources ne sont pas infinies et la crise économique mondiale aurait sans doute eu lieu tôt ou tard, même sans la pandémie.
L’Histoire nous a montré qu’une crise économique mondiale engendrait à chaque fois des crises sociales et la chute de certaines démocraties. Sommes- nous déjà en plein chaos et la pandémie associée à une dégringolade économique risque – t-elle de déboucher vers un basculement profond des équilibres nationaux et mondiaux ? Il ne faudrait pas être, selon le propos du philosophe et sociologue Edgar Morin, dans un état de « somnambulisme ». Selon lui « nous vivons au jour le jour et les politiques ont perdu le sens de la prospective». Où sont nos périls ?

Un constat alarmant

Les confinements successifs sont en train de détruire une partie de nos secteurs et de plus en plus de petites et moyennes entreprises mettent la clé sous la porte, tandis que des entreprises « plateformes » n’ont jamais autant été en croissance à l’instar d’Amazon. La crise sanitaire est révélatrice de la toute puissance des nouveaux géants du Web, Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et Natu (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber), entreprises de services dont la valeur s’appuie sur la captation de données personnelles des clients. Elles s’immiscent dans des secteurs économiques existants et « disruptent » les modèles par une maîtrise de la technologie pour réduire les coûts et proposer de nouvelles innovations. Elles bénéficient de capitalisation boursière sans précédent.
Le terme Gif Economy désigne cette économie des « petits boulots » qui gravitent autour de plateformes. Ces dernières ont ouvert la boite de pandore d’une économie régie de plus en plus par des contrats de prestations de services et non plus des contrats de travail entre les parties, pour davantage de souplesse et de flexibilité, augmentant une fragilisation sociale avec des emplois peu qualifiés et un affaiblissement des normes sociales. A cela s’ajoute un tsunami technologique qui va supprimer tous les emplois capables d’être exercés par les machines et l’intelligence artificielle. La question de l’avenir du salariat et de nos modèles économiques est plus prégnante que jamais. D’aucuns avancent comme solution le revenu universel pour tous. Soyons réalistes, les périodes de plein-emploi (pour tous les types d’emplois) sont à jamais révolues. Notre société doit s’organiser différemment, avec un rapport homme-machine qui permette d’augmenter la productivité, par la rapidité de traitement et d’exécution des tâches à faible valeur ajoutée par l’intelligence artificielle tout en soutenant la capacité de création et d’innovation des femmes et hommes, afin d’améliorer le vivre ensemble… Voilà un tableau « idyllique », si le projet de société est bâti ensemble.
Le capitalisme a eu des bienfaits, mais aussi sa face sombre en accroissant des inégalités, par exemple à cause des délocalisations des pays développés. Emmanuel Macron a ainsi abordé la crise économique et morale, lors de son discours à Davos en 2020 avec une déconnexion entre la création de valeur et les profits. « La financiarisation du capitalisme a « sur-alloué » de la rémunération sans prise de risques et a permis des enrichissements qui ne sont pas liés à un travail ni à un phénomène d’innovation. Le système financier est de plus en plus déconnecté des besoins économiques et les inégalités sociales se sont donc accrues. Les banques centrales ont injecté de l’argent pour y pallier et c’est devenu hors de contrôle. Elles ont pris le pouvoir des politiques et le système est devenu difficilement réformable. Serons-nous dans une économie « hors sol.»?
Le système basé par ailleurs sur des échanges mondiaux s’est focalisé sur les consommateurs et sur les actionnaires et a fait fi des travailleurs et du reste de la planète. La crise des inégalités sociales engendre aujourd’hui une crise démocratique et de la soutenabilité du système, avec en prime une crise climatique et écologique. En France, le président Macron analyse ainsi : « Le modèle capitaliste marié à l’économie de marché ouverte ne peut plus fonctionner dans cet environnement. Nous devons réformer les entreprises en leur sein afin que l’ensemble des parties prenantes, stakeholders, les employés, les dirigeants, les actionnaires, intègrent dans leur comportement mais aussi dans ce qu’on mesure l’impact de leur action en termes économique, social, environnemental et démocratique. » Le monde est global ; le monde est lié.
De plus, un sentiment de mal-être est aujourd’hui généralisé. Dans une interview donnée à Franceinfo le 31 janvier 2021, le psychiatre et psychanaliste Serge Hefez jugeait « calamiteux » l’état psychologique des Français et alertait d’une « vague psychiatrique » pour 2021. Le chaos généré par la pandémie s’ajoute au stress induit par l’hyperactivité, la surconsommation, la course contre le temps et l’oubli de soi…
La crise économique est donc là avec son lot d’inégalités et de souffrances. Les DRH sont préoccupés par l’état psychologique de leurs troupes. Les pertes de repères sont préoccupantes et le manque de projection sur l’avenir déstabilisant. Pourtant la Covid-19, à l’instar de nombreux autres coronavirus, n’est malheureusement pas prête de s’arrêter et les crises pandémiques non plus.
Vers quoi court-on ? Le travail a-t-il désormais un sens ? La durée du travail hebdomadaire est assez élevée en France, alors que paradoxalement le taux de chômage augmente. Or selon l’OCDE, le temps de travail devrait diminuer dans tous les pays membres. Avec la digitalisation de l’économie et l’intelligence artificielle, la suppression d’emplois va concerner de nombreux métiers. On s’achemine donc vers la valorisation du travail et une qualité de l’emploi.

Résilience par la raison d’être et besoin d’utilité sociale

Les liens sociaux sont à rebâtir ou revoir, avec pourquoi pas une participation plus démocratique des salariés au sein des organisations et un renouvellement du dialogue social.
Les DRH ont une responsabilité partagée pour trouver les nouveaux équilibres sociaux. Une participation plus ouverte permettrait peut-être aux entreprises de créer des écosystèmes de talents ouverts qui, de par les différentes interactions, leur permettraient de trouver le meilleur alignement entre leur fonction sociale, leur stratégie business et leur rentabilité. La Responsabilité Sociale des Entreprises doit prendre en compte toutes ces évolutions et également faire évoluer le droit du travail, afin de continuer à garantir aux collaborateurs internes et externes, à leur lot de contributeurs divers et variés, un filet de sécurité, des droits sociaux et une protection sociale. On parle désormais d’entreprise étendue et ouverte sur l’extérieur, qui est partie prenante de son environnement économique, social et environnemental. La loi PACTE du 22 mai 2019, relative à la croissance et la transformation des entreprises et repenser leur place dans la société, va dans ce sens et a connu un regain d’intérêt avec l’épidémie du Covid-19. La dimension inclusive des entreprises est plus que jamais à l’ordre du jour. Des logiques de « citoyen-travailleur » se mettent en place.
Comment faire croître une économie utile dans une économie mondialisée et digitalisée ? Par exemple, l’agroécologie, les écoquartiers, des communautés fraternelles et de production, des petits commercent locaux se sont organisés pendant la crise. Comment mettre en place une organisation globale de société ? Cette crise va-t-elle permettre un retournement, une transformation positive, une réelle rupture ?

Penser de nouveaux modèles

La crise a montré également les failles d’un système devenu obsolète avec des systèmes productifs délocalisés et la division internationale du travail. La fermeture des frontières et l’arrêt des productions dans des pays fortement touchés par la pandémie ont montré les limites de la globalisation, avec l’éclatement des chaînes de production et des circuits longs en termes d’approvisionnement et d’équilibre entre les différentes régions du monde.
L’arrêt complet de certains secteurs par ailleurs soulève les questions de reconversion des activités. Tel est le cas des secteurs automobile et aéronautique qui ont fortement été impactés par la crise sanitaire et qui vont devoir repenser leur modèle productif et leur raison d’être. Ces deux secteurs s’équipent principalement de matériaux à l’étranger pour créer des systèmes complexes. De plus, ils sont principalement concernés par la transition écologique qui implique une réflexion et une remise en cause sur les modes futurs de transport.
Comme toute personne physique, l’entité morale qu’est l’entreprise devrait profiter de cette crise pour renouer avec son intériorité, reconnaître donc sa valeur intrinsèque et avoir une action juste. Elle aussi doit retrouver son élan de vie, être tournée vers les services et la production de biens pour les autres, ses clients de la communauté humaine. Il faut sortir de la logique financière unique pour promouvoir une finance durable et plus au service de nouveaux modèles basés sur une énergie propre. L’entreprise a véritablement une responsabilité sociale et doit se préoccuper du devenir de la société, notamment en formant les salariés, en participant au développement local et en s’investissant dans la lutte contre le chômage…
Le film « Demain » de Cyril Dion et de Mélanie Laurent donne par exemple quelques pistes de réflexion. Les villes et les campagnes sont à réorganiser. Le rapport de force citoyen impose une économie au service de la dépollution des villes et des campagnes. Le monde de l’économie peut aider les politiques à bâtir un nouveau système vertueux. On parle de plus en plus de « finance verte ».
La France innovante peut devenir un exemple pour l’Europe et le monde et les entreprises nos « oasis de résistance » pour employer l’expression d’Edgar Morin. Nous avons affaire aujourd’hui à une économie « glocale », globale et locale, qui doit être organisée intelligemment.
N’entrons pas dans une époque régressive qui chercherait un chef charismatique providence autoritaire. Aujourd’hui les valeurs collaboratives, de partage et de coconstruction peuvent créer le monde de demain. Selon Peter F. Drucker dans son ouvrage « Post-capitalist society », une citoyenneté nouvelle émerge dans un esprit communautaire et de bénévolat ; elle devient un engagement.

Qualité de l’emploi et intelligence sociale

L’état d’urgence sanitaire nous a contraint à revenir vers plus de solidarité. La pandémie a mis en lumière les inégalités dans le monde du travail et pointé du doigt les métiers qui étaient en première ligne et peu valorisés dans la société. Elle a questionné sur le sens et la valeur du travail. Les jeunes générations en sont aujourd’hui fragilisées, car elles ne peuvent plus suivre convenablement leurs études et ne voient plus de perspectives d’emploi. Elles se sont même souvent précarisées, car les petits boulots de substance, notamment dans la restauration, n’ont pas pu continuer.
L’individualisation de la relation salarié-employeur a conduit peu à peu à des positionnements « égotiques » selon Danièle Linhart, directrice de recherche émérite au CNRS. « Les directions générales et les DRH ont poussé une évolution managériale dans des logiques de responsabilisation et d’autonomisation afin de mieux prendre en compte la créativité des salariés, explique-t-elle, On les entoure de dispositifs RH de bienveillance mais, d’un autre côté, l’entreprise demeure dans des logiques organisatrices régies par des process et éloignées des métiers. Il existe une forte distorsion entre le discours et la réalité (…) La mobilisation des salariés va vers toujours davantage d’individualisation. Cela déstabilise car chacun doit faire ces preuves pour relever des défis et on a peu à peu perdu le sens du collectif. »
L’intelligence sociale doit être aujourd’hui mobilisée en développant les capacités des uns et des autres à se connecter et à interagir pour coconstruire le monde d’après. La crise a accéléré la digitalisation des organisations et les modes collaboratifs à distance. Lors du premier confinement, il y avait encore des résistances des entreprises pour mettre en place des outils digitaux. Fin 2020, 90% des salariés et des jeunes étaient formés à distance selon la Fédération de la Formation Professionnelle (FFP). Cette collaboration va permettre de mettre en lumière les avantages de la transdisciplinarité, c’est-à-dire du travail conjoint de plusieurs disciplines, pour appréhender des problèmes de plus en plus complexes. L’interconnectivité facilite la propagation des informations et l’accès à une diversité de profils et d’expertises pointues.
Il n’y a pas d’autre meilleur chemin aujourd’hui que celui de développer son d’adaptabilité de façon permanente et les entreprises deviennent apprenantes grâce aux échanges continus d’informations et d’interactions. Cette nouvelle approche va permettre d’organiser une résilience permanente des organisations.
Les entreprises ont tout à gagner en créant une nouvelle génération de structures élargies à différentes communautés de talents, dans une logique de création de société tournée vers le bien commun.
L’entreprise devient donc « politique », engagée, vers de nouveaux modèles étendus et inclusifs. Il faut penser et construire le monde d’après et sortir de l’improvisation qui a marqué la gestion de cette crise sanitaire, faite au gré des rapports de force en présence et des analyses contradictoires.

En conclusion

Pour l’heure, il va falloir retrouver un bon équilibre entre les mesures sanitaires et les mesures économiques. Chômage, inégalité, pauvreté, endettement se sont amplifiés…
Il est impératif de reconstruire aujourd’hui sur d’autres bases d’autres systèmes de valeurs.
La pandémie nous a montré notre vulnérabilité. Elle représente aujourd’hui le détonateur, une opportunité, pour créer un nouveau monde en adéquation avec le changement de paradigme, c’est-à-dire notre façon de voir et d’approcher le monde. Nous constituons une communauté : la communauté humaine. Nous sommes tous, au plus profond de nous-mêmes, dans les mêmes consciences et aspirations et il faut une volonté commune pour diriger le progrès vers elles, pour ouvrir ensemble de nouvelles voies et construire ensemble le nouveau monde.

Christel Lambolez

Extrait du numéro spécial « Le DRH réaliste et visionnaire » à télécharger en cliquant sur lien et couverture ci-dessous

 

 

 

 

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