Dans une interview publiée par le journal Libération, vous avez lancé que le syndicalisme était mortel afin de prévenir les organisations syndicales du risque encouru de subir le même sort que les partis politiques traditionnels. Votre propos a sollicité de vives réactions. Pouvez-vous nous expliquer comment vous voyez l’avenir du syndicalisme ?

 

Je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas là d’un souhait. Lorsque l’on analyse l’évolution de la popularité des médias et des partis traditionnels, on se rend compte que s’il n’y a pas de renouvellement et une réelle remise en question, les institutions peuvent disparaître. Les citoyens, instrumentalisés il est vrai par des partis populistes, peuvent être tentés la « dégagisme ». Par ailleurs, L’avènement des plateformes et des réseaux sociaux a accentué ce phénomène car les informations se diffusent rapidement et n’importe qui peut rapidement prendre la parole et imposer un discours.
Il faut donc se concentrer notre rôle et notre valeur ajoutée. Le syndicalisme de la CFDT restera utile pour discerner les véritables enjeux derrière la complexité des phénomènes. Il est capable de comprendre les intérêts en jeu et la réalité des faits pour faire des propositions concrètes et porter des revendications précises. L’évolution du travail et sa digitalisation ainsi que la transition écologique sont des phénomènes qui doivent pousser à redéfinir le pacte social. C’est ce que veut la CFDT.
Pour conclure, je dirais que ce qui peut perdre le syndicalisme, ce sont les syndicalistes qui n’ont aucune vision. Il faut s’appuyer sur nos valeurs comme l’émancipation individuelle et collective, le respect des droits fondamentaux, l’égalité et la justice sociale, et ensuite porter des propositions fortes.

 

Justement, vous prônez un débat public sur l’avenir du travail ? Comment envisagez-vous le traitement d’un sujet qui risque de connaître une métamorphose sans précédent ?

 

La question du travail est très mal traitée dans le débat public. Il est souvent analysé comme un coût et non comme une richesse. De par la qualité des relations qu’ils entretiennent avec les salariés, les syndicats représentent un porte voix des réalités du travail et un vecteur de compromis social privilégié. C’est notre position à la CFDT.
Le monde du travail est traversé par des intérêts divergents et contradictoires entre les salariés et l’employeur. C’est normal et sain si on n’en fait pas un conflit bloc contre bloc. Cela serait mortifère. Les confrontations doivent être organisées. Les conflits de logiques peuvent être encadrés au sein de toute l’entreprise afin d’éviter l’échec des négociations et la sous-performance économique. L’objectif est d’aboutir à des décisions partagées et à des compromis bénéfiques pour les salariés et l’entreprise grâce au dialogue social.
Le syndicalisme doit prendre en compte la multiplicité des situations. Nous devons aussi mener des réflexions autour de l’impact des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle sur le travail, sur l’articulation des temps de travail, sur la robotisation, etc. Nous souhaiterions que le rapport « Entreprise et intérêt général » du 9 mars dernier, de Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin, et Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT et présidente de Vigeo-Eiris, soit repris dans son intégralité.

 

Aujourd’hui, l’entreprise tend à changer ses modes organisationnels. Le syndicalisme est-il adapté aux logiques d’entreprise étendue ?

 

Le syndicalisme s’est construit autour d’un salariat homogène. Aujourd’hui il doit prendre en compte l’évolution du travail qui englobe plusieurs catégories de travailleurs, internes ou externes à l’entreprise. Il faut que le syndicalisme prenne en compte les populations freelances, en portage salarial, en auto-entrepreneuriat, etc. Il existe déjà un syndicat de chauffeurs VTC à la CFDT.

 

En ce qui concerne la loi sur la formation professionnelle, vous regrettez de ne pas avoir été mieux suivis par le gouvernement. Comment voyez-vous sa mise en œuvre ?

 

Pour l’instant, le gouvernement a décidé de faire cavalier seul en écartant les organisations syndicales et patronales de la gouvernance. Or le développement des compétences est le principal enjeu à l’heure actuelle pour faire face à la transformation des entreprises et suivre l’évolution rapide des systèmes et modèles économiques. Je ne connais aucun changement d’envergure qui se soit réalisé sans fédérer l’ensemble des acteurs concernés, et, j’ai bien peur que les mesures envisagées sans concertation n’aboutissent pas. Si c’est le cas, on aura perdu beaucoup de temps. Pourtant plusieurs mesures sont intéressantes comme le droit à l’accompagnement, par exemple.
On constate un peu partout une aspiration profonde à davantage d’horizontalité dans les prises de décision et une concertation plus large. Or, les décisions gouvernementales sont très verticales et ne laissent pas de place à la négociation. On court purement et simplement à l’échec de la réforme.

 

 

[Lire la suite sur le MAG RH Relations sociales – Syndicats : un nouveau départ de mai 2018]

 

Propos recueillis par Christel Lambolez et André Perret

 

 

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